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LA NSA ESPIONNE LA FRANCE

La France proteste mais la coopération se poursuit

Conseil de guerre, convocation de l’ambassadrice américaine et coup de téléphone à Barack Obama: François Hollande et le gouvernement français ont rapidement réagi aux révélations de Wikileaks sur les écoutes de la NSA. Mais derrière l’opération de communication, aucune remise en cause des pratiques des services secrets n’est à prévoir.


C’est comme si les sociétés occidentales et leurs responsables politiques s’habituaient aux scandales sur les écoutes de la NSA. Comme si, deux ans après les alertes d’Edward Snowden sur le fonctionnement de la surpuissante agence américaine, l’onde de chocs se réduisait à chaque nouvelle information.

Les révélations de Wikileaks, mardi soir dans Mediapart et Liberation, sur les écoutes de hauts dirigeants français – dont les trois derniers présidents de la République – ont généré une vague de protestation, certes, mais qui est restée bloquée au stade de l’indignation, sans volonté manifeste de remettre en cause la coopération entre les services secrets occidentaux.

Aux Etats-Unis puis en Allemagne, après la diffusion en Europe d’informations sur l’espionnage d’Angela Merkel notamment, la découverte des méthodes de la NSA par le grand public avait poussé quelques poignées de parlementaires à lancer des commissions d’enquête dans le but établi de remettre en cause les pratiques les plus douteuses des services.

En France, mercredi, François Hollande et son gouvernement ont sorti le grand jeu : conseil de guerre, convocation de l’ambassadrice américaine, coup de fil à Barack Obama, etc. Mais derrière cette vaste opération de communication, la sixième puissance mondiale n’est pas décidée à instaurer un rapport de force avec son allié américain.

De la gauche radicale à l’extrême-droite en passant par les partis de gouvernement, la protestation contre l’intrusion de la NSA&punctSpace;dans les affaires françaises a pourtant été transversale. S’il assurait ne pas être surpris d’avoir été écouté pour de l’espionnage industriel, l’ancien secrétaire d’État au Commerce extérieur Pierre Lelouche, aujourd’hui député Les Républicains (ex-UMP) pro-américain, donnait le ton dès mecredi soir : «Moi qui étais un grand ami de l’Amérique, je le suis de moins en moins». Dans son sillage, des dizaines d’anciens ministres, de parlementaires et responsables de partis ont dénoncé pêle-mêle l’attitude des Etats-Unis avec un allié, le manque de capacité des services français pour contrer les menaces et les conséquences sur les relations billatérales entre les deux pays. «On ne peut pas avoir ce type de pratiques concernant des présidents de la République. C'est inacceptable entre alliés» a protesté le porte-parole du gouvernement Stéphane Le Foll, estimant que «la France à un système d'écoutes et de renseignements” mais pas “pour écouter les alliés» (...) «uniquement pour développer des stratégies contre les terroristes ou personnes qui pourraient mener des actions de ce type contre le pays».

A la gauche du parti socialiste, plusieurs formations politiques ont appelé à une «réponse diplomatique forte» au-delà de la simple convocation de l’ambassadrice américaine. Les révélations de Mediapart et Liberation - qui vont se poursuivre dans les prochains jours - montrent en effet comment les écoutes de la NSA permettent à la Maison Blanche d’anticiper les décisions politiques françaises. Des informations particulièrement dérangeantes en pleines négociations - soit-disant secrètes - pour la signature d’un traité de libre-échange transatlantique (TTIP). Quelle équité dans les négociations si les Etats-Unis connaissent à l’avance les stratégies des dirigeants européens ? Autre élément génant pour les autorités : alors que les négociations relèvent de la compétence exclusive de la Commission européenne, les documents de Wikileaks montrent que Pierre Moscovici, commissaire européen affaires économiques et financières, était également espionné quand il était ministre.

Les informations diffusées mardi soir affectent également la puissance diplomatique de la France, membre du Conseil de sécurité de l’ONU : une note révèle comment Barack Obama anticipait par exemple les choix de Nicolas Sarkozy dans le conflit israelo-palestinien.

L’impact politique, diplomatique et économique de telles pratiques est réel. Mais la France n’a aucun intérêt à y mettre un terme. «Cette apparente passivité trouve son explication dans l’existence de règles non écrites au sein du monde du renseignement et dans l’interdépendance entre services secrets alliés» affirmait jeudi matin Le Monde. Dans les relations internationales post-guerre froide, on s’espionne désormais autant qu’on s’entraide.