2019/02/14

Dante EDME SANJURJO
Directeur général de l’Eusko
Pourquoi l’eusko ?

Si la notion de peuple implique une capacité collective d’agir, il reste à voir par quels moyens cette capacité peut s’exercer. L’État en est un. Mais tous les peuples n’en disposent pas, et ceux qui en disposent n’ont pas leur destin en main pour autant. Illustration à travers le cas de la monnaie.

Si la France a un État, elle n’a plus sa propre monnaie. Des décisions économiques majeures, celles concernant la politique monétaire, sont prises en commun avec 18 autres pays européens ayant choisi l’Euro. Cette monnaie unique a des avantages – échanges facilités entre territoires, stabilité monétaire… –, mais aussi des inconvénients.

D’abord, la Banque centrale européenne (BCE), qui gère l’Euro, a une unique mission : maintenir la stabilité des prix. Non pas maintenir l’emploi. Ni le réchauffement climatique sous la barre des 2° C. C’est pourquoi la politique qu’elle mène ne permet pas d’atteindre ces objectifs.

Autre inconvénient de la BCE : elle n’est pas gérée démocratiquement. Elle remet certes un rapport annuel au Parlement européen, mais il est uniquement informatif. Son gouverneur, comme l’expliquera l’économiste Jérôme Blanc le dimanche 10 mars lors de l’Eusko Eguna (1), n’a de comptes à rendre à personne, car la BCE est indépendante.

Quel rapport avec le Pays Basque ? Bruno Théret, éminent économiste monétariste, souligne les effets délétères de la monnaie unique européenne sur le plan économique. Pour résumer, soumettre à une politique monétaire unique des économies nationales très différentes implique que cette politique va bénéficier à certaines, et pas à d’autres. D’où la montée des mouvements anti-euro dans les pays souffrant de la politique monétaire unique : Grèce, Italie, France, etc.

Dans une tribune intitulée “Monnaie fiscale complémentaire : sortir des impasses européiste et souverainiste”, parue dans Médiapart (2), il propose donc avec l’économiste Thomas Coutrot la création de monnaies nationales, infra-européennes, à parité avec l’Euro mais avec des objectifs autres, à commencer par l’Emploi et l’Environnement.

L’Euro ne serait alors plus la monnaie unique des peuples européens, mais leur monnaie commune. Cela change tout. Cette proposition vise à offrir une porte de sortie à la crise de l’Union européenne, pour éviter son éclatement. C’est donc une proposition foncièrement pro-européenne.

Au Pays Basque, nous ne disposons pas d’un État qui pourrait, selon Théret, émettre cette monnaie fiscale, mais nous avons une monnaie. Elle est l’expression de notre capacité collective d’agir, qui nous définit comme peuple. Nous avons ainsi créé notre propre système d’enseignement en euskara, nos propres médias, nos propres outils économiques, notre propre chambre d’agriculture… et notre propre monnaie infra-européenne, l’Eusko. Un outil qui a attiré l’attention de Bruno Théret et d’autres économistes non-libéraux, car même si elle ne correspond pas au modèle de monnaie fiscale qu’ils proposent, elle répond à une partie des caractéristiques indispensables :

L’Eusko est une monnaie démocratique : si vous adhérez à l’Eusko pour l’utiliser, vous pouvez venir à l’AG participer aux décisions.

L’Eusko est une monnaie ancrée sur le territoire, et c’est cet ancrage qui lui a permis de faire face à l’État, avec la Ville de Bayonne, pour que celle-ci puisse mettre en place des paiements en eusko. L’argent public du Pays Basque peut donc désormais être dépensé en eusko et rester davantage sur le territoire.

L’Eusko est une monnaie non spéculative, et solidaire : chaque euro transformé en eusko est déposé dans une banque éthique, non spéculative (Nef ou Crédit coopératif), et les eusko mis en circulation en échange ne peuvent être utilisés qu’au Pays Basque. L’Eusko renforce ainsi l’emploi au Pays Basque Nord et le droit de “Vivre et travailler au pays”.

L’Eusko est une monnaie écologique : en relocalisant l’économie et notre consommation, notre monnaie réduit les émissions de gaz à effet de serre liées aux transports.

Enfin, comme le soulignent Bruno Théret et Thomas Coutrot, citant l’économiste spécialiste de la régulation économique Michel Aglietta, “La monnaie est un ‘opérateur social d’appartenance‘ à une communauté politique”. Dit autrement, “La monnaie est un rapport d’appartenance des membres d’une collectivité à cette collectivité dans son ensemble” (3). Des milliers d’habitants, des centaines d’entreprises et d’associations du Pays Basque, 17 communes et la Communauté d’agglomération Pays Basque ont adopté l’Eusko pour construire un Pays Basque plus écolo, euskaldun et solidaire. Comment alors imaginer que tout lecteur de Mediabask n’ait pas ouvert un compte eusko pour utiliser désormais au quotidien, dès qu’il en a la possibilité, l’eusko de préférence à l’euro ?

(1) Conférence “Une monnaie, un projet politique ?”, introduite par Jean-René Etchegaray et avec Martine Bisauta, Président et Vice-Présidente de la Communauté d’agglomération Pays Basque.

(2) https://blogs.mediapart.fr/thomas-coutrot/blog/260618/monnaie-fiscale-complementaire-sortir-des-impasses-europeiste-et- souverainiste.

(3) “La monnaie est un rapport social”, Revue Les Possibles, avril 2015.