2015 ABU. 08 LES QUESTIONS MIGRATOIRES Flux migratoires: l’hystérie collective méprise la recherche L’immigration explose en Europe, elle coûte cher et met en danger le fonctionnement de nos sociétés: bercés par les crises à répétition à Lampedusa ou à Calais, les discours xénophobes ont rarement eu tant d’écho. Des recherches scientifiques en cours prouvent pourtant tout le contraire de ce qu’affirment les responsables politiques. Antton Rouget Journaliste freelance La tension entre le Royaume-Uni et la France est à son comble. Depuis plusieurs semaines, le passage outre-Manche de centaines de migrants à la recherche de meilleures conditions d’accueil a attisé les relations entre les deux pays. Le Gouvernement socialiste –à l’instar de la gauche européenne– est une nouvelle fois submergé, oscillant entre héritage humaniste et “devoir de fermeté” pour mieux coller aux attentes de l’opinion publique nationale. Il n’en fallait pas plus à la droite et l’extrême-droite, qui profitent de ce tapis rouge idéologique pour aligner les clichés et les mensonges. Fermeture des frontières, limitation du nombre de visas et fin du rapprochement familial: le traditionnel concours estival de la proposition la plus ferme est lancé. Mais, plus les années passent, plus les opinions publiques semblent se rallier à ces thèses, un phénomène sans doute attisé par la démission d’une partie des élites intellectuelles. D’après les résultats d’un baromètre réalisé fin mai dans les Etats européens, l’immigration vient de se hisser comme la principale préoccupation des opinions publiques du continent. En France, 34% des personnes considèrent que la gestion des flux migratoires est un problème majeur, devant l’économie (30%). L’instrumentalisation des questions migratoires a relégué toute approche scientifique au second plan. Déjà évoqué par le journal “Le Monde” et l’hebdomadaire de sciences sociales “Le 1”, un programme de recherche innovant est pourtant en passe de révolutionner notre approche des questions migratoires. Intitulée MOGGLOB (Mobilité globale et gouvernance des migrations), cette étude d’un nouveau genre associe plusieurs institutions universitaires françaises de renom (l’Ehess, Sciences-Po ou encore le CNRS) et est dirigée par Hélène Thiollet, chercheuse au CNRS et à l’International Migration Institute d’Oxford, et Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche au CNRS. Si les résultats définitifs ne seront connus qu’en 2016, après deux ans de recherche, le programme bat déjà en brêche plusieurs doxa sur l’immigration. Première idée reçue contredite par le MOGGLOB: il n’y a pas d’explosion de l’immigration en Europe. «Les 230 millions de migrants dans le monde, d’après l’ONU, soit 3% de la population sont d’une proportion nettement plus faible qu’au XIXe siècle», explique dans “Le 1” Hélène Thiollet. Ainsi, estime la chercheuse, «nous sommes l’objet d’une illusion d’optique liée à l’accélération de la circulation des biens et des capitaux ainsi que des flux touristiques. Mais (...) les gens sont plus sédentaires qu’autrefois». Second constat : l’Europe n’accueille pas «toute la misère du monde». «[L’étude] consiste à tester le mythe vertigineux des pays riches par les pays pauvres», expose Hélène Thiollet. Mais là encore, la réalité est bien loin de l’imagerie collective: «Pour émigrer, il faut du capital, des réseaux, des informations, éventuellement un peu d’éducation. Les plus pauvres, ceux qui n’ont vraiment rien, restent». Dernière conclusion iconoclaste: l’ouverture des frontières n’aurait pas d’effet d’appel d’air. «Le résultat intermédiaire indique qu’il n’y aurait pas d’explosion des flux parce que dans un contexte de circulation facile, les individus ont tendance à ne pas s’installer durablement –assure le MOGGLOB–. A l’inverse, plus on rend difficile l’accès à un territoire, plus ils s’installent durablement». Quelle place accordée à ces recherches alors que les questions migratoires ne font qu’attiser les hystéries collectives? Pour le philosophe d’extrême-gauche Alain Badiou, les intellectuels sont à la base de la diffusion des idées xenophobes. «L’idée, fût-elle criminelle, précède le pouvoir, qui à son tour façonne l’opinion. L’intellectuel, fût-il déplorable, précède le ministre, qui construit ses suiveurs». Ne reste plus qu’à inverser le cours de choses. Le résultatintermédiaire indiquequ’il n’y aurait pasd’explosion des fluxsi on ouvrait lesfrontières.A l’inverse, plus onrend difficile l’accès àun territoire, plus lesindividus s’installentdurablement.