Antton Rouget
Journaliste
LA POLITIQUE INDUSTRIELLE FRANçAISE

Le groupe français Alstom passe aux mains de l’allemand Siemens

L’annonce de la fusion du grand groupe ferroviaire français Alstom avec le conglomérat allemand Siemens suscite de vives discussions au sommet de l’Etat. Activement soutenue à l’Elysée par Emmanuel Macron, l’opération pourrait affaiblir une industrie française dont plusieurs fleurons ont déjà été cédés à des groupes internationaux.

Après plusieurs mois de discrètes discussions, l’opération secrète de fusion entre le groupe Alstom et les activités ferroviaires du conglomérat Siemens a finalement été rendue publique mardi 26 septembre.

Dans les faits, selon ses promoteurs, ce qui constitue la plus grande opération de l’histoire ferroviaire française va donner naissance à un «champion européen de la mobilité», une sorte d’Airbus du ferroviaire, capable de rivaliser avec la concurrence chinoise, notamment. Pourtant présentée comme une nouvelle étape majeure de croissance, le deal entre Siemens et Alstom est sévèrement critiqué en France, où économistes et responsables politiques alertent sur l’effacement des capacités industrielles du pays.

Selon les éléments communiqués par les deux groupes, le conglomérat allemand va devenir l’actionnaire principal d’Alstom-Siemens, avec 50% des parts et six des onze membres du conseil d’administration, dont le président.

Une répartition jugée scandaleuse par l’ancien ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg. «La crainte chinoise et la nécessité de s’allier entre Européens est juste, mais nous ne pouvons le faire au prix exorbitant d’aliéner davantage nos outils industriels stratégiques, et leurs centres de décision, car nous avons déjà trop perdu, par notre faute, de notre substance industrielle. La décision de vendre Alstom à Siemens nous coûtera certainement très cher et aggravera encore notre faiblesse industrielle» a ainsi dénoncé l’ancien ministre socialiste, dans une tribune diffusée dans le journal “Le Monde”.

Plusieurs élus de gauche travaillant sur les questions de transport ont également alerté sur la passivité des pouvoirs publics dans la fusion en cours: «Un tel scénario n’a rien de l’Airbus du ferroviaire vanté dans la presse, puisqu’il ne repose sur aucun contrôle public».

Les craintes sont importantes pour les 8.500 salariés d’Alstom en France. Le Gouvernement a insisté sur le fait que les emplois seront préservés dans les quatre prochaines années. Mais qu’adviendra-t-il après?

L’évolution d’Alstom rappelle sensiblement celle d’anciens champions industriels français. Ces dernières années, dans des secteurs d’activités divers et variés, plusieurs d’entre eux ont été dépecés après avoir été cédés à des groupes étrangers.

Il en est ainsi de l’entreprise de téléphonie Alcatel vendu au finlandais Nokia, dont nombre de salariés ont été licenciés au bout de trois ans malgré les promesses de Nokia.

Dans la construction, peu de temps après avoir été happé par le suisse Holcim dans le cadre d’une «alliance entre égaux», le management français de Lafarge a été écarté.

Plus récemment, sous la houlette d’Emmanuel Macron, alors ministre de l’Economie de François Hollande, l’aéroport de Toulouse-Blagnac a été privatisé et vendu à un sombre investisseur chinois.

Enfin, les chantiers navals STX viennent d’être cédés aux italiens Fincantieri.

Au-delà de leurs conséquences sur l’emploi, ces opérations conduisent à des pertes de compétences manifestes pour l’industrie française. «C'est tout un tissu industriel qui irriguait nos territoires qui disparaît peu à peu. Un savoir-faire qui s'évanouit. Et il faut des années, pour ne pas dire des décennies, pour les reconstruire», a ainsi déploré le journaliste économiste Jean-Michel Quatrepoint, auteur du livre “Alstom, scandale d'Etat” (2015).

L’ancien ministre Arnaud Montebourg prédit lui «ce que l’on pourrait appeler la chronique d’un désastre national annoncé, et la réalité d’une véritable antipolitique industrielle».

Il préconise dès lors la nationalisation d’Alstom, en prenant position dans le capital de la nouvelle entité: «Voici comment il serait possible d’éviter (une catastrophe) en agissant comme un Etat ayant une politique industrielle».