Antton Rouget
Journaliste freelance
GUERRE EN SYRIE

François Hollande prend George W. Bush et 2003 pour boussole

En rencontrant Barack Obama, Vladimir Poutine, Angela Merkel et David Cameron, François Hollande a cherché cette semaine une nouvelle coalition pour renforcer la présence militaire occidentale en Irak et en Syrie et préparer une intervention au sol. Une rupture historique, douze ans après le refus de la France de participer à la guerre en Irak.

Attention: virage à 180°! Une décennie après avoir s'être opposé avec éclat à une intervention militaire occidentale au Moyen-Orient au nom de la pacification de la région, l'État français s'apprête aujourd'hui à prendre la tête d'une nouvelle offensive en Mésopotamie.

Les attentats de Paris du 13 novembre, neuf mois après ceux de “Charlie Hebdo”, ont suscité effroi, émoi puis une profonde émotion qui a traversé l'Hexagone. Mais, sur le plan de la politique extérieure, les événements justifient désormais un renforcement de la stratégie militaire française au nom d'une guerre auto-déclarée contre Daech. Alors que l'Assemblée nationale a voté mercredi à une quasi-unanimité une prolongation des frappes aériennes de l'armée, M. Hollande a fait le tour de ses alliés potentiels toute la semaine. Etats-Unis, Russie, Allemagne, Grande-Bretagne… avec un objectif: rallier tout ce beau monde dans une entreprise guerrière en Irak et en Syrie; et en ligne de mire une troisième intervention militaire au sol (après la guerres du Golfe de 1991 et de 2003), à l'issue encore une fois plus qu'incertaine.

Qu'il semble loin le discours de M. de Villepin devant le Conseil de sécurité des Nations-Unies! Le 14 février 2003, le ministre des Affaires étrangères de M. Chirac exprimait alors, dans allocution devenue célèbre, sa conviction «qu'un usage de la force serait si lourd de conséquences pour les hommes, pour la région et pour la stabilité internationale qu'il ne saurait être envisagé qu'en dernière extrémité». Plus de douze ans plus tard, l'ex-ministre –par ailleurs conseiller du Qatar– ne dit pas autre chose: «Répondre à l'attaque par la guerre, c'est éteindre un incendie au lance-flammes».

Pascal Boniface, fondateur de l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) rappelle aussi que «Daech est né de l'intervention de 2003 (...)» et espère que cet épisode va «nous éviter cette erreur monumentale [d'une nouvelle intervention, ndlr].» Mais, selon Béligh Nabli, il est déjà trop tard: la politique française s'est ralliée à un «interventionnisme militarisé inspiré par la matrice idéologique des néoconservateurs», dénonce ce chercheur à l'IRIS.

Ce changement historique a été initié avant l’arrivée au pouvoir de Hollande par un Sarkozy parti en guerre en Libye en 2011 en débordant du mandat de l'ONU. Mais le dirigeant socialiste n'a rien fait pour revenir sur cette rupture. Au contraire, il a repris «à son compte la rhétorique néoconservatrice de la ‘guerre contre le terrorisme’, (...) la marque de fabrique idéologique de l'administration de Bush» constate M. Nabli. Et le chercheur déplore que «la gauche n'hésite plus à parler d'islamo-fascisme ou à se déclarer engagée dans une ‘guerre de civilisation’… ».

Mais, 2015 n'est pas 2003 et le désastre de la guerre a laissé des traces. Européens et Américains rechignent ainsi à remettre un pied dans le «bourbier» du Moyen-Orient. «Soyons lucides sur la solitude de la France en dépit des protestations de solidarité» insiste M. de Villepin.

De plus, la coalition que tente de bâtir M. Hollande n'est rien d'autre qu'une alliance hétéroclite, sans réel objectif politique commun. La Russie soutient sans s'en cacher le régime de Bachar Al-Assad, la Turquie joue sur plusieurs tableaux pour défendre son intégrité territoriale contre les Kurdes et les États du Golfe et l'Iran sont engagés dans une guerre d'influence régionale. Au milieu, la France navigue à vue: hier en poussant pour une intervention militaire contre Al-Assad, aujourd'hui en faisant de Daech son seul ennemi.

L'efficacité d'une telle entreprise est également sujette à caution. «Une grande coalition militaire contre Daech n'aura d'autre effet que d'abattre au mieux un arbre du djihadisme, tout en entretenant et amplifiant les mécanismes qui le produisent» estime l'ancien diplomate M. Cher-Leparrain.

Derrière l'arbre Daech, l’interventionnisme occidental aveugle rend le Moyen-Orient sans cesse plus fertile.