Antton Rouget
Journaliste freelance
LA CRISE MIGRATOIRE

Dans l’impasse, le gouvernement démantèle la «jungle de Calais»

Les gouvernements successifs se cassent les dents sur le dossier de la «jungle de Calais» depuis 2002. Aux portes du Royaume-Uni, des milliers de réfugiés ont bâti un camp en attendant de pouvoir rejoindre les côtes britanniques. Sans solutions pérennes, le gouvernement socialiste vient d’engager la destruction d’une partie de «la jungle».

La justice a tranché mais le problème est loin d’être réglé. Ce jeudi, le tribunal administratif de Lille a rejeté le recours présenté par plusieurs associations de défense des migrants opposées au démantèlement de la partie Sud de la “jungle de Calais”. Cette décision rend effective la destruction –dans les semaines à venir– de cette zone qui accueille entre 1.000 et 3.000 réfugiés qui attendent aux portes de la Manche une possibilité d’accéder aux côtes du Royaume-Uni.

Créée en 2000, la “jungle de Calais” a connu un fort développement à partir de 2002, à la suite de la fermeture par les autorités d’un autre camp, celui de la Sangatte, et avec la crise migratoire depuis 2010. Elle abriterait, au bas mot, 6.000 migrants dans des conditions sanitaires indignes.

C’est d’ailleurs par des arguments purement humanitaires que le ministère de l’Intérieur a justifié l’opération de démolition d’une partie du bidonville. Hors de question pour le ministre Bernard Cazeneuve de laisser les migrants dans un climat d’insécurité, d’insalubrité et de violences intolérables. D’autant que, assure-t-il, d’autres solutions d’hébergement existent.

Mais la destruction du camp symbolise surtout l’impasse dans laquelle se trouve le gouvernement sur la question migratoire, sans solution pérenne pour la prise en charge de quelques milliers de réfugiés.

«Les bulldozers ne peuvent pas tenir lieu de politique» ont ainsi rappelé les dizaines d’associations opposées au démantèlement. Ces dernières ne tolèrent évidemment pas les conditions de vie des migrants dans le camp: «Personne ne saurait accepter le maintien en l’état du bidonville de Calais, pas plus que du camp de Grande-Synthe, ni d’aucun autre. Personne ne peut se satisfaire de voir des réfugiés contraints de survivre dans de tels lieux». 

Mais elle ne cautionne pas pour autant l’évacuation prévue par les autorités: «Cela ne résoudra rien. Chasser les habitants d’une large partie du bidonville, y faire passer des bulldozers et détruire tout ce qui, dans la précarité et avec les moyens du bord, a été construit au fil des mois: à quoi bon?».

Les associations craignent ainsi que le démantélement ne fasse qu’aggraver une situation déjà critique. «En 2015 [lors d’une précédente évacuation], les pouvois publics ont contraint les migrants ainsi délogés à s’installer dans une zone ‘aménagée’ pour eux. Bref, ils ont déjà défait ce qui se faisait, forçant ceux qu’ils chassaient à vivre dans une précarité plus grande encore» dénoncent-elles. Dans la zone sud de la “jungle”, malgré des conditions de vie extrémement difficiles, les migrants ont noué relations sociales et réseaux d’entraide qui sont aujourd’hui menacés même si, dans sa décision, le tribunal administratif a exigé que ne soient pas rasés les lieux de vie «soigneusement aménagés et répondant à un besoin réel».

Présents aux côtés des migrants depuis de nombreuses années, l’ONG Médecins sans frontières pensent également que l'Etat aurait dû «améliorer les conditions des migrants sur le camps, plutôt que de le détruire et de chasser ses occupants ailleurs». Le sort des enfants orphelins inquiète également. L’association France terre d’asile a en effet recensé pas moins de 326 «mineurs isolés», la plupart âgés de 13 à 18 ans, en très grande difficulté. En visite dans la “jungle” lundi, la Défenseure des enfants Geneviève Avenard a réclamé la mise en place urgente d’un dispositif d’aide spécifique mais les propositions des autorités sont jugées «inadaptées» par les enfants et les associations qui les entourent.

Pour beaucoup d’acteurs, le problème de la «jungle de Calais» n’en est pas un, mais plutôt une des conséquences les plus visibles d’une politique migratoire illisible. Médecins sans frontières estime d’abord que la priorité du gouvernement réside dans un travail de médiation auprès des migrants: «Lorsqu'ils arrivent à Calais, ils se font beaucoup d'illusions. Ils pensent qu'ils ont fait le plus dur, et veulent à tout prix passer en Angleterre». Mais, les difficultés à rejoindre les côtes britanniques obligent la plus grande partie des réfugiés à attendre de longues années en France alors que beaucoup d’entre eux, sans le savoir, pourrait effectuer une demande d’asile dans l’Hexagone.

Alors que ces milliers de migrants cherchent depuis plus d’une décennie à rejoindre le Royaume-Uni par tous les moyens, le scandale de la “jungle” interpelle enfin sur l’absence de réponse conjointe des autorités françaises et anglaises, deux pays pourtant membres de la même Union européenne? Le Royaume-Uni ne fait certes pas partie de l’espace Schenghen mais il est incroyable de constater que les deux Etats “amis” n’arrivent pas à absorber quelques milliers de personnes. Et, ce n’est certainement pas en détruisant une partie de la “jungle” que le gouvernement construira une solution pérenne.