Antton Rouget
Journaliste freelance
RÉFORME DE LA “LOI TRAVAIL”

Le fantôme des « casseurs » hante police et gouvernement

Après onze semaines de manifestations contre la réforme du code du travail, le syndicat de policiers Alliance (à droite) a manifesté mercredi à Paris contre la “haine anti-flic” et pour des sanctions accrues à l’encontre des “casseurs”. Enfermé dans une logique répressive, le gouvernement socialiste a également fait de ce sujet son cheval de bataille

Le passage en force de la « loi travail » en première lecture à l'Assemblée nationale n'a pas calmé les ardeurs des opposants au texte. Cette semaine, à deux reprises, des dizaines de milliers de travailleurs en grève ont renforcé le mouvement de protestation contre un projet de loi qui revient tout simplement, selon eux, sur un siècle d'acquis sociaux. Des opérations coups de poing se sont multipliées dans les capitales régionales et des raffineries sont bloquées depuis maintenant plusieurs jours ; les bases d'un rapport de force durable s'installent tandis que les principales organisations syndicales ont appelé à une nouvelle journée d'action le 26 mai et une grande manifestation le 14 juin.

En première ligne depuis onze semaines de mobilisation, les forces de l'ordre ont aussi haussé le ton. Protestant contre la diffusion d'une «haine anti-flic», quelques centaines de sympathisants du syndicat Alliance (droite) ont occupé la place de République à Paris, jusqu'ici lieu de rassemblement des contestataires de Nuit Debout. Encerclés par un important de dispositif de sécurité, les policiers ont réclamé de nouvelles lois sécuritaires – on ne sait jamais, l'état d'urgence n'est peut-être pas suffisant– et la plus grande fermeté contre les »casseurs». Ces «groupuscules d'extrême-gauche et libertaires», «très organisés», «qui viennent pour en découdre» «veulent détruire l'Etat de droit», «rêvent de faire régner la terreur» et hantent, officiellement, les nuits des policiers et membres du gouvernement.

Il est manifeste que toutes les mobilisations contre la réforme du code du travail sont émaillées, depuis le 9 mars, d'affrontements réguliers entre une partie du mouvement et forces de l'ordre. Aucun observateur crédible ne s’avance en revanche à affirmer qu’ils sont plus nombreux et plus violents que lors de précédents mouvements sociaux, comme le scandent pourtant certains syndicats et le suggère l’exécutif socialiste.

À l’instar du pouvoir Sarkozyste qui avait ciblé, à l’initiative de la ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie, la «mouvance anarcho-autonome» comme un ennemi intérieur à abbattre, le couple François Hollande-Manuel Valls s’attache aujourd’hui à ériger les «casseurs» comme l’adversaire d’une République censée retrouvée son unité face au péril. Au lendemain de l’incendie d’une voiture de police à Paris, Valls a ainsi réclamé jeudi des «sanctions implacables» contre ces «individus qui veulent se payer un flic, qui veulent tuer un policier».

Ce discours nie la diversité des personnes s’affrontant à la police en un groupe indéfini («Les casseurs») et évacue les causes de l’usage de la violence (l’action du gouvernement contraire au programme pour lequel il a été élu ou les violences policières, par exemple).

Il légitime en outre de nouvelles lois sécuritaires alors que l’Etat d’urgence proclamé au soir des attentats du 13 novembre a été prolongé dans une indifférence quasi-générale.

Le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve ne lésigne ainsi pas sur les moyens pour réprimer le mouvement social. En début de semaine, cinquante-trois personnes ont exceptionnellement reçu une interdiction administrative de se rendre sur les lieux de mobilisation. Dans ses arrêtés, la préfecture de police affirmait pour chaque individu visé par la mesure que l’intéressé avait été «remarqué, à de nombreuses reprises» lors de rassemblement ayant dégénéré et qu’il pourrait donc «participer à des actions violentes».

Neuf arrêtés sur dix émis par le préfet de police de Paris ont finalement été annulés par la justice qui a considéré que les interdictions constituent une «atteinte grave et manifestement illégale à la liberté d’aller et venir et à celle de manifester». Mais il est déjà trop tard. Déconnecté de sa base depuis long mois déjà, le gouvernement socialiste ne compte que sur une logique sécuritaire pour se maintenir au pouvoir.