Antton Rouget
Journaliste freelance
SCANDALE POLITICO-FINANCIER

Financement libyen de campagne : le scandale qui menace Sarkozy

L’enquête sur le financement par le régime libyen de la campagne 2007 de l’ancien président Nicolas Sarkozy s’accélère. Longtemps considéré comme peu probable ou insoluble, le scandale a pris corps ces dernières semaines, au fil des révélations de documents et des témoignages en France et devant la Cour pénale internationale (CPI).

C’est de l’aveu même de certains proches de Nicolas Sarkozy, le dossier le plus menaçant pour l’ancien chef de l’Etat. Déjà mis en examen pour des soupçons de financement illégal de sa campagne de 2012, l’ex-président de la République est aussi visé par une enquête judiciaire visant à déterminer s’il a reçu des fonds de la part du régime libyen de Mouammar Kadhafi pour financer sa campagne de 2007.

Initiée en 2013, l’instruction ouverte par les juges Serge Tournaire et René Grouman a pris une nouvelle dimension ces dernières semaines, après la publication de documents et témoignages racontant par le menu comment plusieurs flux d’argent auraient transité de Tripli vers Paris.

A priori insoluble, l’enquête s’est aujourd’hui débloquée au point de rendre crédible, autour d’un faisceau d’indices concordants, l’hypothèse du plus grand scandale politique de la Ve République.

En France, l’affaire Kadhafi-Sarkozy a pourtant longtemps évolué dans&punctSpace;l’indifférence. En mars 2011, tandis que pèse la menace d’une intervention militaire en Libye, Saïf al-Islam Kadhafi, fils de Mouamar Kadhafi, accuse pour la première fois le premier le président de la République d'avoir reçu de l'argent libyen. Le 16 mars, il demande publiquement à ce que «Sarkozy rende l'argent qu'il a accepté pour financer sa campagne électorale» : «C'est nous qui avons financé sa campagne, et nous en avons la preuve. Nous sommes prêts à tout révéler». Sans mandat de l’ONU, l’armée française interviendra finalement le 19 mars 2011 sans que le fils de Kadhafi n'ait présenté ses preuves.

Six mois plus tard, l’ex Premier ministre du régime, Baghdadi Ali al-Mahmoudi alors jugé en Tunisie confirme les déclarations de Saïf al-Islam : «Oui, en tant que Premier ministre, j’ai moi-même supervisé le dossier du financement de la campagne de Sarkozy depuis Tripoli.».

L’affaire se prolonge alors dans l’Hexagone, où bien peu de personnes ne prêtent attention aux déclarations des anciens dignitaires du régime. En avril 2012, en pleine campagne présidentielle, le site d’information Mediapart publie un document dans lequel Moussa Koussa, ancien chef des services de renseignements extérieurs libyens, indique que son gouvernement aurait décidé de débloquer une somme de 50 millions d'euros pour la campagne de M. Sarkozy. Au coeur du circuit, le directeur de cabinet de Mouamar Kadhafi, Bechir Saleh, aurait été l’organisateur du financement. Hébergé en France au lendemain de la révolution libyenne, il est exfilté du pays en catastrophe, le 3 mai 2012, en coordination avec le patron du renseignement intérieur, Bernard Squarcini. L’affaire prend progressivement de l’ampleur en même temps que les soupçons s’accumulent sur M. Sarkozy et son entourage : son ancien directeur de cabinet Claude Guéant qui aurait touché près de 500 000 euros ou l’ancien ambassadeur en Tunisie Boris Boillon qui est arrêté à Paris avec 350 000 euros en liquide.

Tandis que les enquêteurs tracent des hypothètiques virements ayant transité par la Suisse et le Panama, c’est un ancien intermédiaire qui a donné un nouveau coup de fouet à l’enquête cette semaine. Ziad Takieddine, franco-libanais au coeur des relations entre la France et le monde arabe, a révélé mardi les détails du transport de trois valises de billets de Tripoli vers le camp Sarkoziste. Le tout pour un montant total de 5 millions d’euros. Une version confirmée par Abdallah Senoussi, ancien chef des services de renseignements actuellement détenu par la Cour pénale internationale (CPI). Hier, considérée peu crédible, l’affaire Kadhafi-Sarkozy prend désormais corps. Interrogé sur le sujet par la télévision publique jeudi soir, l’ancien président a lancé au journaliste : «Quelle indignité! Vous n'avez pas honte?»&flexSpace;Les enquêteurs ne se contenteront sans doute pas de ce type de réponses.