Antton Rouget
Journaliste freelance
HOLLANDE REFONDE LE PS

Le PS veut acter la rupture avec le socialisme

Alors que la gauche de gouvernement est en déroute, François Hollande et Manuel Valls préparent une refondation du parti socialiste. De plus en plus de dirigeants du mouvement estiment notamment que pour représenter une alternative sérieuse face au FN de Marine Le Pen en 2017, le PS doit nouer des alliances avec le centre-droit et changer de nom.

La gauche française prépare un nouvel « Epinay ». En 1971, un regroupement de partis, de mouvements associatifs et de clubs progressistes jetaient les bases du nouveau Parti socialiste, à l'occasion du célèbre congrès fondateur d'Epinay. Élu Premier secrétaire de ce jeune rassemblement, François Mitterrand unit le mouvement autour d'une ligne a priori en rupture avec le capitalisme : « Celui qui n'accepte pas la rupture avec l'ordre capitaliste ne peut pas être un des membres du Parti socialiste ». Il prépare aussi un accord de gouvernement avec le parti communiste français.

Quarante-cinq plus tard, après avoir exercé le pouvoir à deux reprises (entre 1981 et 1995 puis depuis 2012) et s'être converti à l'économie de marché, le PS s'apprête à renouveler son corpus idéologique. À la manœuvre, M. Valls et M. Hollande, persuadés que l'avenir de la gauche passe par un nouveau recentrage, espèrent construire une nouvelle « alliance » dès 2016, à la veille de la prochaine présidentielle.

Leader assumé de l'aile droite du parti socialiste, Manuel Valls a longtemps été ostracisé pour ses volontés de rupture avec l'héritage du mouvement socialiste. Cet élève de Michel Rocard, ancien cadre du PS opposé aux nationalisations du début des années 1980, a toujours souhaité tourner la page du programme commun avec les communistes et d'une gauche jugée passéiste.

En 2009, il propose déjà une refondation totale du parti et un changement de nom «parce que le mot socialisme est sans doute dépassé; il renvoie à des conceptions du XIXe siècle». Valls, qui n'est alors qu'un jeune député ambitieux, est immédiatement recadré par la première secrétaire Martine Aubry qui menace de l'expulser. Sa candidature à la primaire de la gauche n'enregistre en 2011 que 5% des voix. Mais, les idées de celui qui s'est depuis imposé au gouvernement n'ont aujourd'hui plus rien d'iconoclastes.

Après cinq défaites électorales consécutives depuis l'accession au pouvoir de François Hollande et alors que l'exécutif navigue à vue pour endiguer les effets de la crise économique et sociale, l'idée que le PS doive tourner la page du socialisme s'impose progressivement dans le parti. La victoire du FN au premier tour des régionales puis le soutien de la gauche à la droite dans le Nord et le Sud-Est pour faire barrage aux Le Pen au second tour, ont accéléré le mouvement.

Dimanche, Julien Dray, cadre du parti naguère opposé à Valls, a d'ailleurs confirmé que la refondation du PS était dans les cartons : « On va essayer de faire que la gauche soit au second tour de l'élection présidentielle. On a dit qu'on allait même changer de nom, vraisemblablement ».

Un changement de nom qui cache évidemment une rénovation plus profonde confirmée par le Premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadelis mercredi : «J'appelle les socialistes à la rupture, j'appelle la gauche à la rupture et j'appelle le peuple de gauche à la rupture».

Comme pour indiquer le sens de cette «rupture », François Hollande, qui rivalise de discrétion depuis les régionales, a dédié jeudi sa première visite depuis les élections à Xavier Bertrand, chef de file de la droite dans le Nord, élu à la tête de la Région grâce au soutien du PS. M. Hollande y a notamment évoqué une « responsabilité commune » de la droite et de la gauche « pour répondre aux défis, aux alertes qui nous sont aujourd’hui lancées » en référence aux attentats de novembre et à la montée de l'extrême-droite. Manuel Valls a renchérit, proposant d'élargir la coopération à un « pacte républicain pour l'emploi ».

Les analyses soupçonnent ainsi Valls et Hollande de vouloir prendre la tête d'un rassemblement allant de la gauche au centre-droit pour étouffer la droite et s'inscrire comme la seule alternative face à Marine Le Pen en 2017. M.Cambadelis compte d'ailleurs bâtir rapidement la nouvelle «Alliance populaire» en gestation, qui tiendra sa convention à l'automne 2016, six mois avant la présidentielle. Abattue et minoritaire dans le parti, l'aile gauche du PS craint elle que l'opération ne serve qu'à justifier un nouveau virage à droite.

Le nouvel Epinay aurait alors tout de Bad Godesberg, congrès du SPD allemand qui acta en 1959 la renonciation au marxisme et la rupture définitive avec la lutte des classes.